Perdre une Plume

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mercredi 16 janvier 2008

La pièce 1/6

(Merci à NeK pour le thème imposé : huit-clos consenti)

Nous y voilà...
La décision s'est imposé à nous il y a trois jours.
Un couple d'amis est venu diner à l'appart et... justement rien. Ils étaient juste là. "Non pas de canapés je suis au régime" pour lui et "Sans alcool s'il te plait, on essaye de faire un bébé" pour elle. Bien loin des plans tirés sur la comète, de la vie déjantée et rebondissante qu'on leur a connu.

Après leur départ, un grand silence dans le salon.
On s'est regardé et c'était fait. Pas de doute à avoir, nous aspirons à autre chose et l'occasion venait de se présenter.

Antoine a donc rappelé : "On est partant". En guise de réponse, une invitation à "quelques" tests pour vérifier notre "condition physique".
Après trente minutes de vélo, dix à souffler dans un tube, cinq passées dans un appareil radio étrange, deux prises de sang et avoir donner tous les détails de notre alimentation, on nous a renvoyé à la maison avec pour mission de "couper temporairement" le contact avec parents, famille, voisins, amis. Pour ce faire, un discours bien rôdé à apprendre par cœur.
Officiellement ce sera donc : "Vie trop pressante, besoin d'être utile aux autres, envie de voir un peu le monde, sortir de son quotidien, le faire pendant qu'on est encore jeune" jusqu'ici je n'aurais pas vraiment l'impression de mentir et "Nous partons en mission humanitaire en Centre-Afrique pour au moins 18 mois", l'unique mensonge est là.

Le résultat, c'est le drôle de regard de l'épicier, les félicitations des voisins, l'admiration de certains amis, les tentatives de découragement des autres et les larmes de maman au téléphone qui décidément "ne m'aura jamais compris".
J'écoute son sermon sur "la vie la vraie et la stabilité" d'une oreille inattentive pendant que je rédige les cartes de voyage qu'elle recevra au fil des mois, je joue au faussaire et je commence à aimer ça.

mardi 4 septembre 2007

La pièce 2/6

A notre arrivée aujourd'hui, ils ont vérifié que tout était bien en ordre avant de nous dépouiller de toutes nos affaires, nous déguiser en touristes grâce à un kit bien rôdé : autobronzant, bob, lunettes de soleil, bermudas... Je m'attendais presque à la chemise hawaïenne. Tout çà pour faire des photos...
Maman sera contente de voir qu'on a approché un lion, lié amitié avec de petits enfants d'un village africain, résidé dans une belle maison de style coloniale. En tout cas, c'est ce que nous explique le photographe : "elle n'y verra que du feu".
Après une bonne heure à jouer au mannequin, ou plutôt à la poupée de chiffon, on nous dirige vers deux vestiaires où nous attendent nos tenues, et désormais seules panoplies pour le reste du "séjour" : chemise et pantalon de lin blancs.

Un nouvel entretien, bien plus détaillé et exposant clairement toutes les conditions, nous retient encore deux heures. Enfin approximativement, je n'ai plus ma montre pour en juger. La discussion s'achève par la signature du contrat, épais comme un annuaire, qui reprend juridiquement tout ce dont l'homme vient de nous parler. Il se retire un instant pour nous laisser réfléchir et discuter une dernière fois avant de s'engager.
L'exposé m'a donné froid dans le dos : les commodités, l'''enfer''mement absolu, la nourriture, la surveillance non-stop, l'absence totale de contact avec l'extérieur et de divertissement, la fréquence des rapports écrits, l'absence des notions temporelles, l'annihilation de la couleur et du confort, la contraception forcée, l'impossibilité de rompre le contrat une fois engagé, la clause de confidentialité et de non-divulgation, l'impossibilité du suicide pendant la durée du contrat, et les conséquences éventuelles d'un décès accidentel ou non : bref l'abnégation totale.
Tout est prévu d'avance et je ne sais pas ce qui m'effraie le plus : tant de rigueur et de règles ou la réalité de ce qui nous attends qui prend forme. Ma détermination s'effrite, Antoine le sait. Il prend ma main, hoche la tête, je lis dans ses yeux un "tout ira bien" et devant moi il signe...Il vient de se mettre le collier autour du cou, objet qui signifiera la fin ou le début de tout, çà dépend désormais de moi.

Nous y voilà donc. Le fatidique relevé d'empreinte et la pièce : aseptisée, blanche, dénudée, insonorisée.
Une porte, aucune vue ou accès sur l'extérieur, une douche transparente à porte verrouillée dans un coin, elle ne sera accessible qu'à certains moments on nous l'avait expliqué, un wc, deux lits de camps. Voilà ce qui nous attends...

mercredi 28 mars 2007

La pièce 3/6

p>"Mi parcours"
C'est ce qu'annonçait le mot glissé sous la porte ce matin.
Jusqu'ici tout va bien. Le temps commence un peu à s'allonger et je pense que la moitié restante nous paraîtra deux fois plus longue que la première. L'ennui commence à se faire sentir. La sensation d'être un rat en cage, rien d'anormal à bien y réfléchir.
Ce petit mot est comme une note d'espoir. Il me rappelle deux choses : il y a bien des êtres humains derrière là quelque part, bien que nous ne soyons pas en contact avec eux ils sont là, et aussi la fin qui approche ! J'ai hâte d'y être et j'imagine déjà la suite. Rien de bien religieux ou déliranto-excentrico-luxueux ! Non, juste un bon bain chaud et pouvoir enfin me glisser dans mes propres vêtements. Au moins sur le moment, la folie des grandeurs viendra ensuite c'est une certitude. C'est ce que nous avons décidé, les plans que nous avons tracé et qui nous encouragent à mener ça à bien.
Hier soir au dîner, (enfin dîner ils nous font toujours avalé leurs sachets dégueulasses de protéines en poudre et autres gélatines de cosmonaute), on se disait justement qu'on avait de la chance d'être là. Même si ce n'est pas une expérience très enrichissante (humainement parlant), ni même très agréable il faut bien l'avouer, ben on a quand même de la chance que ce soit tombé sur nous. En quelques mois, on aura transfigurer nos possibilités d'avenir et pour rien.
Si au moins on pouvait abandonner ! Mais avec les conditions posées, on serait bien incapable lui comme moi de renoncer comme çà. La vie n'a rien de si terrible ici pour en arriver à une telle extrémité. C'était une règle du jeu, obsolète en notre cas. On ne paye pas la taxe de ses propres hôtels au Monopoly et ici nous sommes en territoire conquis.
Comme s'il lisait dans mes pensées, Antoine lève une main dans un désir de trinquer. Nous cognons donc nos verres invisibles et je savoure déjà l'idée du champagne qui coulera..

lundi 12 mars 2007

La pièce 4/6

Le silence prends sa place...
Les murs exercent petit à petit tout leur pouvoir. Il est sévère, il est froid, d'une totale inhumanité et ses conséquences sont inimaginables.
Le blanc éclatant et froid qu'ils projettent font échos au vide dans ma tête. Je me force à la remplir avec de la musique par moment, quand des notes reviennent comme dans un élan de survie. Ces quelques chansons en mémoire et que je joue pour moi-même me garde saine, en vie et bercent mes espoirs.
Depuis quelques jours déjà, je me vois sombrer vers un état second. Quelque chose de nocif. Un malaise de dépressif qui, je le sais, va finir par glisser vers de la colère. Elle n'est pas encore là mais elle est sous-jacente, je la sens prête à surgir. Je la contiens avec de la musique. Pour le moment.
Lui non plus ça ne va pas fort. Il s'est complètement refermé, il subit le poids des murs tout comme moi. Nous souffrons en silence puisqu'il n'y a rien à dire. La culpabilité d'être là commence à nous ronger aussi, lentement... Je ne sais pas ce qu'on pouvait vraiment espérer de tout çà. Au final ça n'aura révéler que notre cupidité. Non je dérape. On voulait juste se prouver qu'on pouvait le faire. Et puis aussi vivre mieux ! Qui serait resté de marbre devant un défi à l'apparence si facile et à la récompense si alléchante ? Je crois qu'on s'est bien fait niquer et c'est tout. Tous les deux. On s'est fait baiser à ne pas connaitre notre propre réalité en se croyant meilleur que les autres. Juste ça.
D'un autre côté l'opération semble bien se dérouler. J'ai l'impression qu'on réponds parfaitement à leurs attentes. Et ça m'enrage. Je les hais déjà depuis quelques semaines. Le malaise augmente, ils ont le pouvoir, et ils réduisent nos solutions pour accentuer le malaise. Nous ne pouvons plus écrire qu'une fois tous les deux mois environ. Le compte des jours ici est assez difficile, je commence à perdre la notion du temps. Les activités et tests du début ne sont apparemment plus d'actualité. Et dire que je m'y prêtais en grommelant. Qu'est-ce que je ne donnerai pas pour un test surprise de 4h sur mes capacités psychomotrices ! Mais non rien... Juste rien.
Le temps, le silence et les murs.

lundi 5 mars 2007

La pièce 5/6

Je dors mal... Le seul plaisir qui me restait s'évade lui aussi.
Je me réveille en sursaut, parfois même en sueur, je crois qu'il est là au dessus de moi. Mais non, il est juste assis à l'autre bout et il me regarde. Je crois qu'il comprends. Ça fait déjà plusieurs jours qu'il ne dort plus devant moi. Ou qu'il ne dort plus tout court je ne sais pas. Je n'ai même plus de musique dans la tête, seulement du silence. J'ai l'impression que tout est si loin et qu'il ne me reste plus rien. Plus rien, excepté l'angoisse.
Je n'arrive pas à lui parler, un gouffre nous sépare, la méfiance a pris le dessus et j'ai peur que nous ne puissions plus revenir en arrière. J'essaye de me dire qu'une fois tout ça terminé, on rentrera tranquillement et qu'on rira de ça avec une bonne coupe de champagne ensuite... Mais au fond je n'y crois pas, on ressortira mais pas ensemble. Dans le meilleur des cas tous les deux mais chacun de son côté du trottoir et sans avoir plus rien à se dire.
Même ses yeux ont changé. Ils sont devenus ternes, résignés, vides. Peu importe la suite, avec ou sans moi, j'espère tout de même qu'une petite étincelle de vie y reviendra. J'écris ça parce que je suis dans un bon moment. La plupart du temps je le hais au plus haut point. Je ne supporte plus sa présence, son regard. Savoir qu'il est désormais le seul miroir que je peux avoir de moi-même me dégoute, et le retour qu'il m'apporte par son regard me donne froid dans le dos sur ce à quoi je dois ressembler. Je préférais encore son visage impassible des semaines passées, il n'y avait rien à y lire si ce n'est l'indifférence, maintenant j'y vois du dégout.
Parfois aussi je souhaite que tout se termine, j'ai envie de me jeter dans ses bras et de lui dire "allez ça suffit, vas y, je te rends ta liberté" mais non rien à faire, au premier pas dans sa direction je me stop net. Mon instinct de survie est encore trop grand. En plus il pourrait mal interpréter le geste, je veux bien tout supporter mais pas une fin violente comme ça sur un malentendu. Au moins que les choses se fassent en douceur.
En fait je crois que j'ai accepté. Je sais et j'admets que çà se terminera mal... La question est pour qui ?

jeudi 22 février 2007

La pièce (6/6)

Ce matin je l'ai fait. Je l'ai fait. Je l'ai lu dans son regard, il a hoché la tête et je l'ai fait. Ils avaient raison...
Je suis restée longtemps sans bouger, sans penser, comme bloquée dans l'instant. Impossible d'en sortir. Je ne sais pas combien de temps j'ai pu rester comme çà. De toute façon ici le temps n'a aucune valeur, c'était peut-être juste quelques minutes comme des heures. Je sais juste que je tremblais quand je suis revenue à la réalité. Le geste m'a libéré et c'est là qu'est toute l'horreur. Je l'ai fait en toute conscience mais comme un automate, comme si j'avais fait ça toute ma vie. Maintenant j'attends. J'attends qu'on vienne me chercher, me punir, m'emprisonner, je ne sais pas trop au juste mais qu'on vienne.
Ça commence à faire long. Mais qu'est-ce qu'ils foutent putain ? Ils vont quand même pas me faire croire qu'ils ont pu rater un truc pareil ! Ils le savent forcément. Alors qu'est-ce qu'ils attendent maintenant ? Que je devienne folle sûrement. Je sens leur yeux sur moi, ils pourraient bien pousser le vice jusque là.
J'ai déjà envie de hurler, de pleurer de rage. Non. Reste calme, reprends toi. Ne montre rien. Tu leur as déjà tout donné alors pas ça, garde ça, maîtrise-toi. C'est décidé je ne leur donnerai rien de plus.
Tu as l'air bien toi au moins. T'es peut-être pas le plus à plaindre au final.
Comment on a pu être con à ce point là ? Croire que "non, nous on n'est pas comme ça" ? On est humain un point c'est tout... Et eux, ça, ils le savaient bien.
"Pardonne moi"'
Je l'ai murmuré. Trop tard ça m'a échappé.
Peut-être que maintenant ils vont venir me chercher et m'emmener, me sortir de là. Peu importe pour où, juste sortir d'ici et m'éloigner de toi. Je sens que ma raison va lâcher. Rester concentrée. Ne pas penser trop fort. Respirer.
Ils vont venir... tôt ou tard