La crise. On ne parlait que de ça, mais sans savoir réellement qu'en dire, ni comment en prendre la mesure. Tout donnait l'impression d'un monde en train de s'écrouler. Et pourtant, autour de nous, les choses semblaient toujours à leur place. J'ai décidé de partir dans une ville française où je n'ai aucune attache, pour chercher anonymement du travail. J'ai loué une chambre meublée. Je ne suis revenue chez moi que deux fois, en coup de vent : j'avais trop à faire là-bas. J'ai conservé mon identité, mon nom, mes papiers, et je me suis inscrite au chômage avec un baccalauréat pour seul bagage. Je suis devenue blonde. Je n'ai plus quitté mes lunettes. Je n'ai touché aucune allocation. Il était convenu que je m'arrêterais le jour où ma recherche aboutirait, c'est-à-dire celui où je décrocherais un CDI. Ce livre raconte ma quête, qui a duré presque six mois, de février à juillet 2009. J'ai gardé ma chambre meublée. J'y suis retournée cet hiver écrire ce livre.

Un livre expérience qui se lit comme un roman, une enquête sur le monde du travail dans une région quelque peu dévastée par le chômage... Un livre à la fois rassurant, puisqu'on se rend compte ainsi que le chômage et la manière dont il est vécu est une expérience à la fois personnelle et identique pour chacun, inquiétante puisque elle montre qu'au final personne n'est épargné.

Quiconque ayant vécu une période de chômage trouvera un véritable écho dans ces lignes ; l'expérience du pôle-emploi, les petites annonces, les exigences des recruteurs, l'angoisse qui guette avec le temps qui passe, les concessions de plus en plus dures auxquelles on se soumet, la pression psychologique que peut avoir un employeur potentiel...
Aubenas pousse l'expérience dans ses extrémités en se présentant comme une femme sans expérience et sans qualification et qu'elle va être d'office orientée vers les postes de femme de ménage, employée intérimaire plus ou moins interchangeable qui va finalement se plier en quatre pour obtenir "des heures".

Même si clairement il y a un monde entre ce que connait l'auteur et celui qu'elle découvre, reste que le fait de le vivre comme une expérience qui aura un terme fausse un peu l'enjeu. D"un point de vue psychologique se dire "j'en bave mais c'est juste le temps de décrocher un CDI" ou "j'ai décroché un CDI de merde et je vais récurer des WC pour le reste de mes jours" il y a tout de même un pas !

Ce qui reste appréciable c'est qu'au-delà des chiffres qu'on entend au journal, au-delà de ces chômeurs ou bénéficiaires du RSA qu'on a trop tendance à nous présenter comme des profiteurs ou des faignants, Aubenas s'intéresse à la France qui trime, celle qui se lève tôt et qui se bat pour avoir un travail, qui se fait exploiter de manière consentante et qui s'échine jour après jour.
Elle retranscrit une réalité d'un monde du travail qui a bien évolué depuis deux décennies, que les politiques ont tendance a oublier et que les privilégiés ignorent. Un monde qui mérite toutefois qu'on s'y attarde, qu'on le considère si on espère un jour pouvoir changer cet ordre en marche des choses...

Je ne dirai pas pour autant que ce livre soit pessimiste, car au-delà d'une certaine misère reste la chaleur humaine, les rencontres et la solidarité qui laissent tout de même entrevoir que le pire n'est pas encore là. Que l'univers du chômage et des emplois non qualifiés reste un milieu où malgré tout on rit, se fait des amis et parfois même travaille dans la bonne humeur.

En résumé un document-enquête important même si un peu faussé par le but avoué de l'auteur, qui livre une réalité trop souvent ignorée du monde du travail "en crise".
À lire.

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Florence Aubenas, Le quai de Ouistreham