La première fois que je me suis réveillée après avoir fait ce rêve, je me suis sentie tellement bien. Au point que j'avais oublié que c'était tout simplement possible, d'être en paix, de respirer sans être oppressée, de sourire sans se forcer...

Toute la journée suivante je me voyais, mes mains fines autour de son cou, tellement serrées que je me blessais avec mes propres ongles rentrant dans sa chair tendre, ses yeux exorbités, étonnés, qui finalement se fermaient quand je commençais à cogner violemment sa tête sur le sol... Et j'en ai eu le sourire, tout le jour durant, rien qu'à cette image salvatrice, tournant en boucle, en image de fond dans ma tête.
Je n'ai pas eu honte, je n'ai pas eu peur. Aucun remords, ma propre survie était en jeu ; se noyer, sombrer ou accepter cette goulée d'air frais. Je n'ai pas réfléchi je l'ai accepté, avec soulagement. Je voulais sa mort. Le reconnaître, l'admettre c'était déjà recouvrer ma liberté.

Le temps passant, la frustration a perdu son emprise sur moi tandis que je l'imaginais s'étouffant avec une quelconque bouchée, sa chaise renversée, se débattant au sol et suppliant mon aide du regard et que je lui souriais cruellement avant de me détourner. Quand j'imagine faire ce petit écart du pied fatal devant les escaliers, rouer de coup de pieds et de talons aiguisés ce corps roulé en boule sur le dernier palier.

Ce n'est pas difficile de véritablement haïr quelqu'un, il suffit juste de l'accepter, de s'y prêter entièrement. C'est la seule voie vers le soulagement quand il le faut vraiment.
Il faut dire que c'est assez rare au final, on déteste souvent, on hait rarement. Et étrangement la seule façon de se préserver soi-même de cette haine, de ne pas se laisser ronger, c'est de la laisser s'exprimer. Moi je rêve éveillée, c'est ma façon de lutter, de me donner de l'aplomb aussi et de ne plus subir.

Et j'y ai pris goût, j'aimerai que ce mec qu'il croise et qu'il bouscule en sortant du métro lui mette son poing dans la gueule, qu'on lui lui casse le nez et une ou deux dents, qu'il soit victime de violence gratuite, qu'il glisse dans sa douche en tachetant le carrelage blanc et qu'on ne le découvre qu'à l'odeur, qu'il paye et qu'il disparaisse. Les bons comptes font les bons amis et il a une sacrée dette.

Je prends même de nouveau plaisir à m'adresser à lui, souriante, plus souvent cassante, moins docile et presque toujours présumant l'odeur de son sang, d'une lèvre explosée par un coup mérité...


* Emile Zola, Mes Haines