Une femme, jean escarpins et surtout pull en laine beaucoup trop grand, cheveux longs et laissés libres, est sur le seuil d'un appartement. À ses pieds un molosse noir qui agite gaiement la queue au bout de sa laisse.
La jeune femme adresse un joyeux "À plus tard !" vers l'intérieur avant de refermer la porte et de se diriger vers le bouton d'appel de l'ascenseur.
Elle patiente quelques secondes devant le voyant éclairé, une main sur la tête du gros chien et tapotant nerveusement du bout de l'escarpin sur le tapis-moquette rouge du couloir.
Avec un bruit sec la porte accordéon de l'ascenseur s'ouvre sur un homme aux cheveux en bataille, à l'air gêné, jeune et encombré d'un sac en bandoulière très certainement issu d'un surplus militaire.
Ils échangent un bonjour, timide pour lui, souriant pour elle. Puis les regards se séparent et se préparent à l'attente tandis que la porte se déroule sur son rail.

Dans l'entrée de l'immeuble une vieille dame en tablier à fleurs passe le balai en grommelant. Elle s'interrompt, harangue rapidement le jeune homme au sac en bandoulière dont les épaules s'affaissent mais qui tente de poursuivre son chemin et espère rejoindre la rue.
La jeune femme engage la conversation en souriant, détournant ainsi l'attention de la mégère du jeune homme qui en profite pour passer la porte.
La vieille dame répond à son tour en souriant, tout en prenant garde à conserver une distance appropriée entre elle et le molosse qu'elle regarde d'un œil peu avenant.
- Et où est-ce que vous courez comme çà jeune demoiselle ?
- Max et moi avons rendez-vous ! D'ailleurs sans vouloir vous paraître impolis Madame Léonie nous devons nous mettre en route si nous ne voulons pas être en retard ! Hein Max ?
Le chien les yeux rivés sur la jeune femme et les oreilles semi-dressées incline alors la tête sur la droite d'une façon assez comique. Cependant pas au goût de la dame au balai qui recule encore d'un petit pas.

À peine la porte de l'immeuble franchie, la jeune femme s'arrête à nouveau et sort de sa manche trop longue et retroussée une cigarette. Un briquet de la poche arrière de son jean. Alors que le molosse semble s'impatienter et mettre un peu de tension dans la longe, elle semble prendre grand plaisir à la première inspiration. Savourant l'instant, quelques secondes à peine, avant d'adresser au chien un clin d'œil assorti d'un doigt sur la bouche complice.
Tous deux reprennent finalement leur marche sur le large trottoir presque désert, avant de, un peu plus haut sur l'avenue, tourner à l'angle d'une agence bancaire dans une rue perpendiculaire.

Assise sur le banc en bois vert d'un parc elle pioche dans une pochette de bonbons en papier aux couleurs chatoyantes. À intervalle régulier cette pioche est destinée au chien noir à ses côtés qui suit les aller-retour de sa main avec avidité. À chaque friandise qu'elle lui donne, la jeune femme rit devant le spectacle du chien trop pressé, les dents engluées, peinant à mâcher sa prise.
La pochette vide, elle la froisse négligemment avec un haussement d'épaules à destination de son compagnon.
- Allez Max il est l'heure de toute façon.
Ils se dirigent vers la sortie et son petit portail rouillé, elle salue au passage d'un signe de tête l'employé de la roulotte de friandises.
De l'autre côté de la rue, un petit bâtiment affichant une croix bleue les attend. Elle détache le chien, assis et sagement en attente, avant de lui ouvrir la porte et qu'il ne se rue à l'intérieur.

Ressortant du cabinet, Max de nouveau au bout de sa laisse, ils reprennent leur chemin. La jeune femme, l'air détendu, glisse la main dans la poche avant gauche de son jean. Son expression change alors qu'elle referme le poing sur un objet qui semble se rappeler douloureusement à son souvenir.
Elle s'arrête, sous le regard interrogateur de Max. Prend une grande inspiration avant de s'adresser à lui :
- Tu n'as pas l'air d'avoir envie de rentrer de suite non ? Un petit détour ne devrait pas trop te déranger !