Dehors des rangées d'immeubles entières s'assombrissent, se dégradent, se délitent et s'effondrent dans un ciel poussiéreux où brillent des dizaines de soleils, et les soleils se rejoignent devenant une boule de feu gigantesque, pendant un instant, il n'y a plus que de la lumière, et puis la nuit tombe, une nuit presque solide, tangible, et la lune devient plus petite et s'éloigne, les étoiles s'estompent, et il n'y a plus rien, je suis seul et la nuit est profonde et glaciale. Je suis seul et je me ronge les doigts jusqu'au sang. Dans ma tête, quelque part, lancinant, il y a le nom d'Ornella. À travers cette histoire tour à tour excessivement brutale, drôle et éprouvante, l'auteur questionne la perte des repères moraux dans une société où l'individu est la proie d'addictions implacables.

Premier roman de Philippe Bartherotte, déjà par ailleurs auteur d'un document-témoignage sur la téléralité, Sugar Baby est un véritable ovni, qui jette sa modernité à la face du lecteur et ne lui en épargne rien, ou tout du moins pas grand chose... Un roman au premier abord cru, brutal et d'une violence presque absurde : trash.

Mais quand on s'enfonce un peu dans la vie de ce narrateur (et le pas est vite franchi), au fil des alertes SFR sensationnalistes et des pages de son journal, cet aspect qui s'affirme prend sens et reflète une réalité quotidienne.
Pour autant Bartherotte ne tombe pas dans le piège de certains romans dits "modernes" juste parce qu'ils sont capables de choquer et d'aligner des vulgarités à outrance.

On sent l'intention de décrire (sans même décrier) un des aspects de notre époque, ses côtés les plus sombres : le virtuel qui isole et désinhibe à la fois, la pornographie addictive, les rapports humains faussés par l'image, la solitude des grandes villes...
Un peu trop même parfois, de manière brutale et répétitive, ce qu'il faut pour ne pas être réellement en empathie avec ce narrateur et presque au point d'être au bord de l'écœurement.

Au final, on ne sait pas trop quoi penser de ce personnage que tour à tour on plaint, comprend qui finalement agace, répugne puis fascine...
Entre victimisation, marginalité, sociopathie et perversion la frontière est parfois mince.

Parallèlement, au-delà même de ce côté un peu trash, la plume de Bartherotte sait se faire légère et se laisse aller à l'ironie, l'humour aussi.
Quelques situations rocambolesques (avec les administrations notamment) contrebalancent également les aspects pessimistes-morbides tout en en étant au fondement même : ce qui suscite ce désir de mort qu'il arrive à tout à chacun de ressentir, ne serait-ce que succinctement, face à certaines situations.

Pulsions et vices entretenus par l'époque et la société sont donc bien explorés, le tout s'inscrivant dans une intrigue à laquelle on se laisse facilement prendre.
La lecture est rapide, mais bien dosée (quelques 240 pages) : malgré quelques effets répétitifs on évite l'écueil dangereux de la surenchère outrancière.

Il est probable que la violence sous-jacente rebute certains lecteurs. Pour ma part elle fait sens et même si elle reste dérangeante elle coïncide avec ce parfum d'air du temps que l'auteur instaure.

Là où je suis plus mal à l'aise, c'est avec cette fin finalement peu claire et par contraste si peu tranchée. Bien que plausible, elle reste finalement vague au niveau de la chronologie et erre entre projection fantasmatique et réalité sans vraiment se situer.
Je l'ai trouvé moins bien construite que le reste du roman, petite déception donc.

Pour conclure un roman prometteur qui malgré quelques défauts atteint son but. Un livre résolument trash avec lequel j'ai passé un bon moment de lecture, quelque peu atténué par la fin toutefois.

Je serai curieuse de voir comment la plume de Bartherotte évoluera et lui souhaite donc qu'elle soit productive par la suite !
Merci pour la dédicace et le courage de se soumettre ainsi à la critique ;)

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Philippe Bartherotte, Sugar Baby