Elle prend son temps, en sifflotant les chansons habituelles et bien connues entre deux appels pour la Valise. À ce moment là, un petit frisson en regardant la radio, baissant un peu le volume ; est-ce pour elle, est-ce aujourd'hui que le téléphone sonnera ?
Non, pas cette fois. Elle peut à nouveau remonter un peu le son, pour la chanson suivante et se remettre à son épluchage. Les mains pleines de terre, à en avoir les ongles noirs, le manche du couteau aussi.
Elle râpe, tranche, découpe en petits dés, d'autres plus gros aussi et sur la table c'est comme un tableau de Monet, tout un champ de petites tâches colorées.

Une belle palette qu'elle contemple un instant, pour vérifier que rien ne manque, que tout est là et qu'aucun légume n'a été délaissé. Elle en oublie même de siffloter. Avant de finalement reprendre l'air en cours, en s'essuyant les mains sur son tablier noué à la taille, qui a du être blanc un jour mais plus depuis un certain temps, et dont les initiales brodées sont effilochées.
Sur les fourneaux, la grande marmite au-dessus de laquelle elle se penche. Oui, elle bouillonne tout juste, ce qui lui donne le sourire. Juste à temps, comme d'habitude, il faut dire que la partition est millimétrée.

Un à un les monticules colorés plongent, ne laissant plus que le tas des épluchures sur la table carrelée.
Le couvercle de sa marmite dans une main, elle inspecte un placard et cherche parmi les étagères. En sort un cube, du poivre puis bougonne, elle était pourtant sûre de l'avoir laisser là, certaine même c'est toujours là qu'elle la range.
En soufflant, elle pose son couvercle sur la table, veillant à ne rien faire tomber, pour retourner et plonger à deux mains entre les rayonnages. Elle déplace, s'agace, renverse le bocal de farine qui merci mon dieu ne s'ouvre pas, avant de renoncer, et de reculer d'un pas, perplexe, pour réfléchir.
Elle hausse légèrement les épaules, se disant finalement que bon, elle finira par réapparaître, sûrement son mari qui une fois de plus est venu farfouiller dans ses affaires, incapable qu'il est de remettre les choses à leur place.

À petits pas, elle passe de l'autre côté de la table et ouvre le tiroir à couverts qui coince depuis des années, il faut tirer fort à la fin pour finir de le faire coulisser et les couverts tintent toujours un peu en s'entrechoquant.
Non, pas là non plus. Mais la louche fera l'affaire, tant pis pour cette fois.
Elle s'en empare donc, un demi-sourire aux lèvres devant cette solution de fortune, referme le tiroir qui chante à nouveau.
Derrière, il est temps, la marmite aussi se fait entendre. Le cube, le poivre.... un coup de louche, le couvercle.

Satisfaite, elle expire et repose la louche juste à côté sur le petit plan de travail adjacent. C'est son mari qui lui a ajouté quand il a refait la tapisserie, pour déposer ses ustensiles de cuisson et... La cuillère en bois est là, dans un pot avec les autres pinces, couverts à salades et couteaux divers.
Un pot en terre cuite, qu'elle n'a jamais vu de sa vie et qui lui déplait souverainement pour tout dire, même si elle ne sait pas très bien au juste si c'est par goût ou vexation. Mais enfin qu'est-ce que ce pot fait là ?

Elle est là, immobile, les yeux fixés sur le pot et les mains cramponnées au bord du plan de travail quand derrière une voix l'interpelle : "Mamie ?". Elle se retourne, déjà décidée à oublier ce maudit pot et à faire bonne figure.
- Oui ?
- Mamie, mais qu'est-ce que tu fais ?
- Mais la soupe ma chérie, je fais de la soupe tu le vois bien.
Elle répond en souriant. D'un sourire comme on en adresse aux enfants quand ils nous forcent à énoncer quelques paroles évidentes, bien que la femme devant elle ne soit plus une petite fille.
La femme ne répond pas, son regard balaye la cuisine ; le tas d'épluchures, le tiroir mal fermé, la marmite et son couvercle, la louche reposée et la petite flaque qu'elle a formée.
On n'entend plus que le bouillonnement de la soupe, et le silence en devient pesant, étrangement calme...Elle s'en étonne justement quand un soupir l'interrompt :
- Mais mamie, il est trois heures du matin...
- C'est toi qui a éteint la radio ?

Merci à Nana, pour l'inspiration :)