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En sortant du métro Château de Vincennes, je le vis de loin assis sur le dossier d'un banc.
J'ai su, d'instinct, que je n'avais rien à faire là. Que je m'étais si bien apprêtée pour rien, que ma fébrilité digne d'une adolescente n'était pas justifiée.
J'avais laissé cette vie derrière moi depuis des années, ce fantôme là y compris, et ici, dans ce décor, il n'avait pas sa place.
S'en était même grotesque.

Je me suis tout de même dirigée vers lui, dissimulant ma moue agacée sous un sourire de circonstance.
Alors qu'il se levait pour s'approcher lui aussi je fus immédiatement saisie par sa taille. J'aurai pu poser mon menton sur le dessus de sa tête même en ôtant mes talons.
Lui qui, dans mes souvenirs, surplombait tout le monde par la décontraction procurée par ses quelques années de plus et sa popularité, qui physiquement m'égalait, n'était plus aujourd'hui que cet homme vers lequel je devais me pencher.

L'embrassade amicale fut maladroite, en faisant ce geste pourtant bien naturel, je réalisais que dans notre cas c'était une première fois.
Il sentait un peu le mécano, cambouis et tabac à rouler. Une odeur rance et familière qui, je m'en souviens parfaitement, m'avait autrefois fait chavirer, un subtil signe de virilité, mais qui sur le moment ne me fit que frousser le nez.
Alors que je me disais qu'il n'avait pas changé, et m'apprêtant à le lui dire sur le ton le plus neutre possible, je vis que son regard sur moi lui aussi était identique : un mélange de plaisir et d'admiration. Je me souvenais parfaitement de ce regard, aussi de combien j'adorais çà, à quel point il me rendait fière. Peu de gens m'ont regardé de cette manière depuis.
Et pourtant là, il ne me mettait que mal à l'aise. Renforçant l'idée que décidément je n'avais vraiment rien à faire là.
Je me décidais finalement à l'entraîner dans un café, pressée d'en finir et au plus vite, de retourner à ma vie présente et à nouveau le laisser derrière moi.

En marchant vers la brasserie je l'écoutais d'une oreille distraite, comme j'aurai écouté un inconnu avec lequel je me serai retrouvée coincée dans un ascenseur et essayant de détendre l'atmosphère.
Bien qu'en réalité il avait l'air plutôt ravi et enthousiaste d'être là, de découvrir Paris, de me revoir et de me raconter ces quelques années.
Pour ma part j'étais obnubilée par bien autre chose : ses chaussures.
Il faut dire que je fus presque prise de nausées à la vue de ses santiags à talons si familières.
À dire vrai, j'eus honte de moi, d'être là en sa compagnie, d'avoir anticipé ces retrouvailles et pire encore, qu'il ait pu un jour occuper une place si importante dans ma vie. Et à la fois, culpabilité à penser une chose pareille.

Au fur et à mesure que le niveau de son verre descendait, niveau que je guettais fébrilement ayant avalé le mien en deux gorgées, ses yeux devenaient de plus en plus tristes. Parallèlement, plus je sentais croître sa déception plus mon envie à moi de prendre mes jambes à mon coup se faisait pressante, et dans ma tête je faisais défiler les prétextes plausibles, pas trop vexant, sauvegardant les apparences.

Finalement, je n'ai pas osé et enduré jusqu'à la dernière gorgée.
Jusqu'à cette seconde et ultime bise d'adieu, toute aussi maladroite que la première.
Et je me détournais, soulagée, de ce petit bonhomme au regard déçu, aux épaules voutées sous l'attente insatisfaite.

En m'engouffrant dans le métro, secrètement je remerciais Paris pour ce contraste saisissant, pour m'avoir à ce point fait grandir et me disant aussi qu'en d'autres lieux et d'autres temps j'aurai bien pu me faire avoir une seconde fois...

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