Au passage entre 19ème et 20 siècle dans une Amérique riche et en pleine évolution, Abraham Licht est un escroc.
Pas un de ceux, minables qui volent les sacs des grand-mères ! Un de ceux qui élèvent l'astuce pour le gain au rang de philosophie, à la fois acteur, touche à tout et homme charismatique.
En bon père de famille, il élève tout une équipe de filous, hommes et femmes, qu'ils initient au "Jeu" et à ses lois : l'art de détrousser les pigeons, les naïfs, les trop riches et ceux à l'argent mal acquis.
Cependant, et à tour de rôle, ses enfants vont l'abandonner, le décevoir ou le trahir...


Oates donne une nouvelle fois ici tout l'art de sa plume au service de cette famille hors-normes qui tout en amusant nous dévoile les vices et travers humains : avidité, cupidité, trahison, racisme, inceste, crédulité, adultère, mensonge...
On sourit bien souvent de ces "pauvres" riches qui deviennent proies et se font habilement dépouiller, victimes de leurs propres défauts.


Mon coeur mis à nu est le titre des mémoires d'Abraham Licht, qui ne seront jamais diffusées de son vivant (on comprends aisément pourquoi avouer ainsi tous ses crimes et ses astuces !) et qu'il brûlera dans un accès de démence peu avant sa mort. Ces mémoires se veulent honnêtes dans le propos ; la philosophie et l'histoire d'un homme voué au crime, et qui, à la manière d'un prophète, est le premier convaincu de sa prêche, sûr de son bon droit.
On ne peut qu'admirer en un sens, l'ingéniosité mis en oeuvre pour la cause quelque soit sa légitimité. Le destin se chargeant de toute manière de rétablir régulièrement l'équilibre avec les divers revers de fortune, échec et même emprisonnement qu'il subira.

Cependant le roman ne se concentre pas uniquement sur Abraham Licht mais bel et bien sur tous les membres de cette famille atypique. Le Père voulant transmettre son savoir, que l'on "poursuive son oeuvre", il aura de nombreuses femmes (successivement 4 si j'ai bien compté) qui lui donneront toutes des enfants qu'il formera à ce qu'il appelle le "Jeu" : le monde de personnages, de faux-semblants que doivent déployer les acteurs de l'entourloupe pour arriver à leurs fins.
Voyant en eux bien évidemment ses propres qualités pour celle-ci, ils les poussera dans la voie du crime, délaissant même les moins doués avec une certaine froideur.

Oates nous offre donc l'histoire d'une famille sur deux générations, profondément liée à l'Histoire des Etats-Unis (droits civiques, crash boursier, première guerre mondiale...).
La belle société, crédule, peu armée contre les malfrats de leur genre du début de roman, tout comme l'union et la réussite de la famille vont peu à peu se liquéfier jusqu'à presque se dissoudre.
Les Etats-Unis changent, les revers sont de plus en plus nombreux et peu à peu les enfant devenus adultes de Licht délaissent la voie ou y échouent définitivement.
Les belles réussites des premiers heures s'envolent et chacun des membres de la famille trouve à rebondir à sa manière.

Je me suis assez attachée à cette famille et à leurs magouilles, souvent drôles d'ailleurs, le tout inscrit dans un 20ème siècle bien réel et impactant c'est agréable !
Deux petits défauts (à mon goût) cependant ; j'ai eu du mal dans un premier temps avec les noms (les personnages sont nombreux de base, ajoutez à cela que les Licht changent de prénom et nom à chacun des rôles qu'ils se donnent, pas évident de s'y retrouver au départ) ainsi qu'à identifier le personnage centre de chaque chapitre, et j'ai trouvé le dénouement un peu long, limite agaçant...


Je découvrais donc Oates plus en longueur puisque je n'avais lu que des nouvelles (qui étaient déjà fort bien écrites), et je reconnais qu'elle a un réel pouvoir pour instaurer des personnages et étudier l'humain. Une plume délicate à la fois cruelle et ironique mais réussissant à créer un véritable empathie chez le lecteur : finalement, elle nous livre sur un plateau, et découpés au scalpel, des défauts que nous avons tous et qui sont bien pardonnables !



Joyce Carol Oates, Mon coeur mis à nu


Merci à Blog-o-Book et au Livre de Poche pour cette lecture