Dans un orphelinat perdu au fin fond du Maine, le docteur Wilbur Larch met au monde et recueille les enfants non désirés, assurant ainsi "l'oeuvre de Dieu".
Parallèlement, et en toute illégalité, il délivre aussi les femmes en pratiquant des interruptions de grossesse : activité dénommée "la part du diable" par le gynécologue et son équipe.
Dans cette période d'entre deux guerres qui voit apparaitre les premiers désastres sociaux de l'ère industrielle, le bon samaritain consacre également son énergie à faire adopter tous les orphelins de son établissement. Assisté par deux nurses, il tente avec peu de moyen de faire de leur vie à St Cloud une période courte mais agréable sur fond de Dickens.

Peut-être y réussit-il trop bien avec le jeune Homer Wells. Garçon discret et intelligent qui se sent si bien à St Cloud qu'il en devient réfractaire à l'adoption et choisit l'orphelinat pour maison.

Une relation saine mais compliquée va naître entre Homer et le Dr Larch. Ce dernier, jouant un rôle à mi-chemin entre le mentor et le père, pousse le jeune homme à s'intéresser à la médecine espérant faire de lui son successeur.


Irving est souvent cru, parfois violent dans les expériences et les émotions et pourtant jamais vulgaire. Son bon docteur Larch est un partisan sans idéaux, un converti par l'expérience qui prêche souvent seul en son église et semble porter en lui la souffrance de toutes les femmes silencieuses et soumises.
Un médecin spécialiste et doué, bien instauré par des références et termes médicaux recherchés qu'Irving a obtenu de son grand-père, médecin de cette époque.

Ce que j'aime dans le discours d'Irving à travers Larch c'est qu'il n'y a aucun jugement de moral, de religion, de moeurs. Il constate les faits et agit en conséquence en son âme et conscience, refusant d'être jugé ou de juger ses patientes.
Les arguments d'opposition et les jugements de valeur ne sont toutefois pas inexistants, certes, mais ils viennent d'autres personnages qui nous semblent étrangers, incompréhensibles ou sont dépeints de manière à nous sembler ridicules et étriqués. Personnages face auxquels le docteur ne semble que plus courageux et charitable, et qu'il gagnera parfois à sa cause.

Au delà de la dénomination "oeuvre" et "part" établie pour le tri des femmes à l'orphelinat en fonction de l'opération à accomplir par Larch, cette dualité est également apparente dans tout le récit. Le jeune Wells qui se veut secourable, ne peut renier ses croyances et origines, et pourtant il vivra dans le mensonge et la trahison de longues années. La terrible Melony surprend par moment par son humanité dont on la croit souvent dépourvue, quand les hommes et leurs beaux jugements moraux vont s'entre-déchirer dans une guerre atroce...
Ainsi ombre et lumière trouvent toutes deux leur place dans le monde et dans chaque être humain.


Ce roman est une perle rare. A la fois récit d'apprentissage, d'une époque et d'une société complexe, le tout forme un tableau vivant aux teintes souvent sombres mais qu'on ne se lasse pourtant pas d'admirer.
Une adaptation cinématographique a été réalisé en 1999, j'essaye de me la procurer et de vous en parler aussi.



John Irving, L'oeuvre de Dieu, la part du diable