Monsieur Dubois regardait encore le téléphone, pourtant raccroché depuis déjà plusieurs minutes.

Espérant qu'il sonne à nouveau, sans y croire. Cherchant dans sa mémoire et le regard voilé, le visage de sa fille, dans toutes les expressions et à tous les âges. Réalisant qu'il y avait bien longtemps qu'il n'avait plus ajouté de scénettes et d'images d'elle à sa mémoire. Au point qu'elle devenait de plus en plus une étrangère.
Que valait un père qui ne pouvait prétendre connaître son unique enfant ?

Sa vie paisible de retraité à la campagne, une vie de ballades en forêt, de pêches à la truite solitaires et de lectures l'avait plongé dans une intemporalité, loin du monde. Les trois derniers mois sans nouvelles de sa fille n'avait pas réussi à l'inquiéter, l'idée ne l'avait même pas effleuré... que la vie pour les autres puissent être moins douce.
Pas de manque, de vide ou d'inquiétude. Il ne se souvenait même pas avoir songé à elle une seule fois.

Et maintenant, il ne pouvait pas la rappeler. Il avait été dur, injuste même sous le coup de la soudaine inquiétude transformée en colère, comme si toute celle négligée de ces derniers mois s'était cristallisée et exprimée, en une seule fois.
Sa fille était adulte maintenant et débrouillarde... et pourtant, il n'arrivait pas à se défaire de la culpabilité qui lui pesait sur les épaules et le clouait là, sur son fauteuil, à fixer le téléphone.

- Et tu attends quoi au juste ? Hein ? Que j'arrive tel Superman et que je te dise quoi faire, que j'agisse encore à ta place ? Il faudrait songer à grandir maintenant, tu ne crois pas ?
- Non, je voulais juste... Je voulais juste parler un peu. Tu sais, j'ai enfin compris que je ne dois plus rien attendre de personne.
- ...
- Au revoir papa, prends soin de toi.

Cà ne lui ressemblait tellement pas. Il voulait lui dire qu'il ne voulait que son bien et qu'il s'était emporté pour de mauvaises raisons, qu'il s'excusait.
Mais au fond, il savait bien que même si elle rappelait aucun de ces mots ne sortiraient de sa bouche. Il s'adoucirait et essaierait de se faire pardonner mais il ne lui dirait jamais ces mots là. Un parent ne dit jamais ces choses là à son enfant.

Le remord lui faisait maintenant danser de nouvelles images devant les yeux, superposées à celle du téléphone ; des images d'elle, démunie, décharnée, droguée et errante...
D'où est-ce qu'elle avait dit qu'elle appelait déjà ?
Elle ne l'avait peut-être pas précisé au fond, il ne se souvenait pas.
Qu'aurait-elle eu véritablement à lui dire, elle, si il avait pris la peine d'écouter justement ?

L'interrogation et sa réponse avortée ajoutée aux images persistantes lui retournèrent soudain l'estomac en une nausée angoissante.

"J'ai enfin compris que je ne dois plus rien attendre de personne"

Elle ne rappellerait pas.