Elle, là sur le canapé, je ne sais pas qui c'est.
Mais elle ne sent pas comme les filles de d'habitude... comment dire ? elle ne sent pas la fleur ou les sucreries. Elle sent plus le placard de l'entrée, voilà c'est çà : le renfermé.
Je crois qu'elle dort. Il l'a posé là hier soir comme un gros coussin et il l'a recouverte de sa couverture pour "soirée télé"... Après l'avoir un peu secoué par la fenêtre, il ronchonnait parce que " j'en mettais partout".
Je n'y peux rien après tout.
Mais comme le ton ne m'a pas trop plu je me suis isolé dans mon coin et du coup je n'avais pas pu trop voir la fille.

Il vient de sortir. Il est pas gonflé lui quand même. Il part je ne sais où, avec le tapis, il me dit « Veille bien sur elle » et il me laisse en plan comme çà, alors qu’elle occupe la meilleure place de la maison.
Et j’étais censé faire quoi moi hein ? Rester assis là sagement à la regarder roupiller ?
Il faut que je force un peu les choses, je vais un peu l'aider voilà tout.
Je vais y aller doucement quand même hein ! Je ne suis pas un sauvage, ou du moins plus depuis des générations. Et surtout, j’ai peur qu’elle pense que je lui veuille du mal et qu’elle se mette à hurler.
Parce que s’il rentre et qu’elle hurle, je peux dire adieu au canapé pour quelques temps.

Je me suis assis pas très loin pour la surveiller du coin de l'oeil.
Pas envie qu'elle s'en aille en vidant le frigo en son absence.

Ce que j'aimerai surtout c'est qu'elle me rende mon canapé en fait.
Mais je n'ose pas trop la réveiller. Avec lui je me permettrai mais elle je ne sais pas... vue la manière qu'il a eu de faire avec elle, j'ai l'impression que c'est quelque chose de fragile et j'ai peur de la brusquer.
Peut être même qu'elle est blessée ?
Peut être même qu'elle est dangereuse ? Après tout avec une odeur pareil c'est peut être une sorte de clochard.

Enfin... Cà existe les filles clochards ?


Je devais probablement la renifler un peu trop fort, pour m'assurer de son odeur pestilentielle, car elle s'est réveillée brusquement.
Deux grands yeux noirs soudain ouverts juste devant les miens.
Elle n'a pas sursauté, même pas eu un geste de recul.
Elle s'est juste redressé doucement, comme si elle avait peur que je lui saute soudain au visage.

J'ai été un peu vexé tout de même, je dois reconnaître.
Comme si j'étais le dernier des malotrus. Je suis bien éduqué moi mademoiselle ! Je ne saute pas sur les jeunes filles tous crocs dehors. Ce n'est pas dans mes habitudes.

J'ai repris ma place sur le canapé, bien droit juste à ses côtés.
Sans même lui adresser un regard. Elle qui ne me lâche pas des yeux et moi qui la snobe de toute ma superbe. En lui faisant bien comprendre qu'ici, c'est elle l'étrangère.
Elle ne m'intéresse pas, je fixe la porte guettant le retour de Jean.
Après quelques minutes la situation est pesante et j'ai vraiment hâte qu'il passe cette porte pour me sortir de là.
Ses grands yeux noirs sont toujours rivés sur moi. Je n'ose pas baisser la garde ou prendre mes aises, j'ai peur qu'elle bondisse telle une furie tout à coup.

Je crois que oui, finalement. Sûrement même. Les filles clochards çà doit bien exister.

C'est elle qui brusquement décide de rompre la glace :
- Salut toi
Elle n'a toujours pas bougé et continue de me regarder de ses yeux neutres quand surpris par sa voix je me tourne vers elle.
Elle semble un peu perdue mais pas méchante. Je lui fais ma mine un peu abrutie pour la rassurer, elle sourit et elle n’a pas vraiment l’air d’avoir envie de se mettre à hurler.

Elle se tape les cuisses doucement « Viens ».
Je viens, jamais contre une petite caresse.