J’ai une certaine expérience de la souffrance. Si l’on est un tant soit peu attentif on la croise partout et puis on continue son chemin car l’on se croit toujours sans arme. Quand je l’ai vu pour la première fois en sortant de l’épicerie j’ai tout de suite ressentie sa fragilité. Sous son air dédaigneux, agressif, et sa façon de se mettre hors de portée : elle était complètement paumée. J’étais intrigué ; comment une telle femme, jeune et belle, pouvait être dans un état pareil ? Toxicomane ? Elle en avait les traits mais pas le comportement. SDF ? Sûrement pas vu son allure mi chic mi BCBG… Sur cette réflexion j’errai tranquillement sur le boulevard sachant que dans quelques minutes je serai chez moi et que tout cela serait oublié. La vie est ainsi, elle instaure une frontière entre soi et les autres qu’on franchit rarement ; au gré du hasard et des rencontres parmi la multitude d’êtres que l’on croise.

Après quelques minutes, elle me dépassait d’un pas rapide, visiblement agacée. Mes théories s’effondrèrent tout à coup pour pencher vers la jet-setteuse qui se donne un genre, en colère contre le majordome qui a oublié d’acheter telle ou telle chose indispensable à la dame et qui la contraint à cette heure tardive à sortir elle-même. Je finissais de me moquer quand quelques mètres devant moi, elle s’effondre. Comme çà, devant moi, répandant sur le sol bouteilles, talons et cigarettes…

 
 

Et voilà, maintenant elle dort sur le canapé. Elle est vraiment belle, fragilement belle. Je lui ai donné une couverture dans laquelle elle s’est enroulé jusqu’au nez ; une vraie gosse !
Je ne pensais pas l'amener ici au départ. Mais en me précipitant vers elle lors de sa chute, la rassurant sur le fait que j'appelais de suite les pompiers, elle m'opposa une supplique clairement négative avant de perdre conscience. Que pouvais-je faire d'autre ? Elle avait peut être des ennuis avec la police ou que sais-je.
J'ai hésité, un peu, pas véritablement indécis. En fait, l'idée de la ramener s'est imposée assez vite comme étant la seule alternative valable.

J’ai terriblement envie d’elle, depuis la minute où je l’ai vu. Mais ce ne serait pas correct. Et que pourrait elle bien faire de moi ? On ne se connaît même pas ! Et puis ce n’est qu’une gamine… et moi je n’ai plus son âge… Mais ne nous égarons pas, voilà qu’elle se réveille. Elle gigote, se rapproche sensiblement de la réalité, jusqu’à s’y refondre.

- De retour parmi nous ?

Elle me regarde, intriguée. Elle sort du chaos avant de se figer dans une expression étrange et de résolument se mettre à vomir sur le tapis que j’ai ramené de Bagdad.
Il y a encore quelques mois, j'en serai devenu vert de rage, le temps fait son ouvrage inlassablement.

Je détourne un instant le regard. C'est décidé demain matin je lui appelle un médecin.