Il faut que j’appelle quelqu’un, ne pas rester seule. Se reprendre en main, te quitter… Mais appeler qui ?
Je n’ai plus que toi. Ma mère ? Sûrement pas ; pour qu’elle me dise combien elle avait raison, qu’elle me l’avait toujours dit et qu’elle me fasse profiter de son incroyable expérience en ruptures amoureuses et autres catastrophiques et pitoyables déceptions comme une agrégée en déchéances et décrépitudes humaines ; non merci ! Et puis les détails ragoûtants de son cinquième et dernier (c’est promis) lifting je m’en passe aussi.

Papa… lui seul pourrait. Il ne me poserait aucune question, se contenterait de me prendre dans ses bras. Il me ferait de bons petits plats et m’emmènerait quelque temps à la campagne... Je ne lui ai pas donné signe de vie depuis si longtemps, et puis… reprendre un temps le rôle de petite fille, retourner en enfance est-ce vraiment la solution ?

Et puis merde, je peux m’en sortir toute seule maintenant non ? J’ai déjà la vodka, ce n’est pas rien !
La situation n’est pas insurmontable, loin de là ! Elle n’est même pas si grave que çà après tout. Je suis jeune, belle… J’étais belle… Tu m’as rendu laide dedans comme dehors.
J’avais une vie, des amis, de la vitalité et j’étais belle ; je ne suis plus que l’ombre de moi-même. Je fais peur à voir, un vrai fantôme.

Se reprendre en main. Te quitter. Pas d’autre choix, mais comment ? Et pour faire quoi ? Quitter une dépendance pour une autre ? Je me connais par cœur, dans deux mois je plante mon père à la campagne pour retomber sous le joug d’un bellâtre qui saura me mettre plus bas que terre et dont je subirai les vices et travers.
Et puis t’oublier ? Est-ce que j’en suis seulement capable ? Le simple fait d’y penser est pour moi une très bonne définition de l’impossible. Je suis tellement lâche face à toi, moi qui avais tant de caractère, qui me suis toujours affirmée avec tant de force contre tout et tout le monde… sauf toi.

Dormir, il faut que je dorme ; que j’arrête de penser. Au réveil tout ira mieux…
 

Le sommeil, c’est la volupté même… je pourrai ne faire que çà. Seulement voilà, le retour aux choses est moins agréable : première constatation, tu n’es toujours pas là, et la seconde mais pas des moindres, il faut que je sorte faire des courses. La bouteille est presque vide, je n’ai toujours pas de jus d’orange et il ne me reste plus qu’une cigarette. Je suis au bord du gouffre. Sortir !

Après une bonne douche, je me décide à m’arranger un peu pour ressembler à quelque chose et surtout ne pas effrayer le concierge au cas où je le croiserai. Pendant cinq minutes je prends soin de moi, et ces gestes simples me donne le courage d’affronter l’extérieur.
Le résultat est lamentable, par dépit j’allume une cigarette. Il est déjà 22h00 et je suis encore en string, si je continue comme çà même l’épicerie sera fermée.

Sur cette constatation je file clope en main vers le dressing qui n'est plus qu'un amas difforme de fringues jetées au sol. Je me surprends à réfléchir sur la manière dont tu voudrais que je m’habille, à ce que tu aimes voir sur moi.
Putain mais tu n’es pas dieu, tu ne sauras jamais ce que je vais porter là maintenant pour aller à cette foutue épicerie de quartier, tu ne sauras même pas que j’y suis allée alors je peux bien mettre ce que je veux !
Je vais finir par devenir dingue, et j'aurai fait çà toute seule, comme une grande...
J’opte donc pour du décontracté ; petit pull noir sans soutien-gorge, le jean que tu m’as offert et une paire d'escarpins gris.

Je jette un dernier coup d’œil sur l’appartement désert avant, sur un soupir, de refermer la porte.