Souvent le week-end je prends le temps de partir aux nouvelles de la famille.
Mes grands-mères attendent joyeusement mon coup de téléphone dominical.

Il y a quelques mois ma grand-mère paternelle, encore engluée dans la solitude causée par la disparition de mon grand-père, m'apprenait que celui-ci écrivait. Qu'elle avait retrouvé de nombreux carnets noircis de sa main.
Cette révélation m'a considérablement intriguée et je lui demandais si elle serait d'accord pour m'en faire parvenir copie.

Que pouvait donc écrire cet homme ? Quelles pensées pouvaient bien se cacher derrière cet homme solitaire et silencieux, intelligent et loin de tout, à l'oeil malicieux et à l'allure triste ?
J'avais bien compris, trop tard, qu'aveuglée par son image de père fouettard, l'incarnation de l'autorité patriarcale qui effrayait petits et grands, je n'avais pu apercevoir que peu de ce qu'il était vraiment. Ce qu'il avait bien voulu nous montrer au final, et peu avant SON final justement.

C'était celui qu'il ne fallait pas déranger pendant sa sieste ou son feuilleton, qui répondait à toutes les questions de "Questions pour un champion" en faisant des mots-fléchés niveau 7 et pourtant ne lisait que des St-Antonio, qui partait en solitaire pour de longues ballades en forêt, qui pouvait rester dans la même pièce que son frère toute une après-midi sans parler, qui a remplacé mon père à mon concours de pêche père/enfant et qui était encore plus heureux et fier que moi de l'avoir gagné, qui ne disait jamais un mot encourageant ou gentil mais qui découpait soigneusement chaque article de nos "exploits" dans le journal local, qui ne donnait jamais son avis sur rien et ne disait jamais de mal de personne, qui ne savait s'adresser à ses enfants et petits-enfants qu'en criant, qui a été conquis et a conquis ma mère sans que je sache jamais pourquoi, qui ne décrochait jamais un téléphone, qui cuisinait admirablement bien pour un homme de sa génération : un ours pour certain dont je faisais partie.

Un homme qui s'est adouci avec le poids de la maladie, qui nous a tous fait prendre conscience qu'on avait raté quelque chose ensemble, qui de s'être ainsi un peu dévoilé sur ses derniers mois a démultiplié le champ des regrets et de la peine.
Un homme fier et solide à qui j'ai tenu la main (pour la première fois) une semaine durant sur son lit de mort, un corps chétif pour lequel j'ai bataillé les infirmières, suppliant de la morphine.
Un homme à qui j'ai promis silencieusement d'être forte moi aussi.
Un homme qui a fait ses adieux dans une Eglise de village bondée, qui est parti sans ennemi et sans personne pour en dire du mal... parti et son mystère avec lui.

Nous avons égrainé les albums photos de famille avec ma grand-mère à la recherche d'une photo de lui souriant pour la cérémonie, sans succès.


Ce week-end j'ai reçu une grande enveloppe avec l'écriture reconnue et si singulière de ma grand-mère. Elle a préféré tout recopier à la main plutôt que de photocopier d'où le délai, c'est ce qu'indique le petit mot glissé avec le carnet.

Cette lecture m'a profondément troublé.

Il écrivait bien, très bien même. Parfois en vers, parfois en prose. Variant le style au besoin de la narration le tout avec un vocabulaire très développé (j'ai eu recours au dictionnaire quelques fois). Sur tout et n'importe quoi, du fictif à des évènements de sa vie.
Quelqu'un de très prolifique, de très sensible et de très drôle. Tout en restant sobre et correct il était en réalité très moqueur et riait de bon coeur des comédies qui pouvaient se jouer sous ses yeux, il se qualifie lui-même à de nombreuses reprises de "taquin" "coquin". Des yeux d'enfant devant la beauté, qu'elle soit féminine ou champêtre...


J'ai lu et depuis je ne vais pas bien du tout.